Archive pour la catégorie 'le bras droit de Kadhafi'

25 juillet, 2011

Les documents Takieddine. Les négociations secrètes de l’Elysée pour blanchir le bras droit de Kadhafi
Le marchand d’armes Ziad Takieddine, principal suspect dans le volet financier de l’affaire Karachi, a été l’émissaire secret de Nicolas Sarkozy et de Claude Guéant en Libye, de 2005 jusqu’en 2009, à une époque où, loin de la fureur de la guerre, l’heure était à la lune de miel avec le dictateur libyen. Dans l’ombre, c’est Ziad Takieddine qui a transmis les conditions posées par Mouhamar Kadhafi, négocié plusieurs contrats d’armement et de pétrole, tout en posant, en 2007, les bases de la libération des infirmières bulgares et de la très controversée visite du leader libyen en France.

Surtout, selon des documents recueillis par Mediapart, l’équipe de Nicolas Sarkozy a tout fait, par l’intermédiaire du même Takieddine, pour répondre favorablement à l’une des premières exigences du régime: sauver la mise judiciaire d’Abdallah Senoussi, patron des services spéciaux libyens et beau-frère de Kadhafi, condamné le 10 mars 1999 à une peine de perpétuité en France dans l’affaire de l’attentat contre le DC10 d’UTA et visé depuis lors par un mandat d’arrêt international.

 

A.Senoussi A.Senoussi© (dr.) Une note «confidentielle» de Ziad Takieddine fait même état d’une réunion le 16 mai 2009 avec Claude Guéant, alors secrétaire général de l’Elysée, durant laquelle a été évoqué le fait de «demander au procureur général de mettre le mandat d’arrêt “de côté”».

 

Depuis le début, ces démarches sont restées ultra-secrètes. Soumises à Claude Guéant, elles ont donné lieu à des consultations de Me Thierry Herzog, l’avocat personnel de Nicolas Sarkozy. L’enjeu était crucial: Abdallah Senoussi allait être l’homme clé des négociations de la libération des infirmières bulgares, premier «succès» diplomatique de la présidence Sarkozy.

 

Questionné au sujet de Senoussi, en décembre 2007, par la commission d’enquête parlementaire sur la libération des infirmières, Claude Guéant avait commenté, pince-sans-rire: « Pour tout vous dire, nous n’avons pas demandé à M. Kadhafi que son beau-frère vienne se constituer prisonnier…» Sous serment, le secrétaire général de l’Elysée a en réalité caché le rôle de M. Senoussi dans le processus de rapprochement entre la France et la Libye.

 

Et pour cause: Abdallah Senoussi, marié à la sœur de la seconde épouse de Kadhafi, est connu en Libye pour être l’exécutant des desseins criminels du dictateur auquel la France fait aujourd’hui la guerre. Il n’existe que très peu de photos de lui. Sa date de naissance varie selon les documents: 1949, 1951, 1952…

 

Outre l’attentat du DC10 d’UTA, qui a coûté à la vie à 170 personnes, Abdallah Senoussi est tenu pour responsable du massacre de 1.200 détenus de la prison d’Abo Sleem, en 1996, de la mort de treize manifestants anti-Kadhafi, à Benghazi, le 17 février 2006, et de la sanglante répression des insurgés de Benghazi l’hiver dernier.

 

Cette répression vaut aujourd’hui à Abdallah Senoussi, tout comme Mouhamar Kadhafi et son fils Saïf al-Islam, une inculpation et un mandat d’arrêt émis par la cour pénale internationale pour «meurtre et crimes contre l’humanité». Devenu l’une des incarnations des raisons pour lesquelles la France a engagé un conflit armé avec la Libye, Abdallah Senoussi n’a pourtant pas toujours été infréquentable aux yeux du clan Sarkozy.

Après plusieurs semaines d’enquête, Mediapart continue la publication d’une série d’articles consacrés à l’homme d’affaires franco-libanais Ziad Takieddine. Nous avons eu pour cela accès à un nombre important de documents inédits, en particulier à plusieurs dizaines de photographies et rapports ou notes. Nous avons retenu et choisi de publier uniquement les documents qui ont un intérêt public, permettant de développer une information à caractère général.

 

Tout ce qui pourrait éventuellement relever de la vie privée a été écarté. Nous avons ainsi choisi de masquer les visages des personnes qui apparaissent sur les photographies mais ne sont pas en prise directe sur les affaires publiques évoquées (par exemple les épouses ou les proches ou les membres de la famille des personnalités publiques évoquées).

 

Connu pour être le principal suspect du volet financier de l’affaire Karachi, Ziad Takieddine apparaît aujourd’hui, grâce aux documents que nous avons pu recueillir, comme le fil conducteur de la part d’ombre d’un clan: celui du chef de l’État.

 

Ce cinquième volet ouvre la séquence libyenne de notre série-enquête avec les négociations secrètes menées par le clan Sarkozy pour trouver une issue judiciaire au bras droit de Kadhafi, cerveau de l’attentat contre le DC10 d’UTA.

Le rôle de Me Herzog

C’est en 2005 que Ziad Takieddine s’installe comme le représentant officieux du ministre français de l’intérieur lors de ses déplacements en Libye. Il avait déjà joué ce rôle en 2003 avec l’Arabie saoudite. Takieddine remet à Claude Guéant des comptes-rendus de ses voyages et prépare la première visite de Nicolas Sarkozy à Tripoli, le 6 octobre 2005.

Ziad Takieddine Ziad Takieddine Selon ses notes personnelles, l’homme d’affaires commence même à préparer le terrain deux mois avant le retour de Nicolas Sarkozy à l’intérieur. Ainsi, en avril 2005, il rencontre Abdallah Senoussi, son fils Mohamad, ainsi que Saïf al-Islam Kadhafi, à Tripoli.

 

Dans un compte-rendu de cette visite, M. Takieddine note au sujet de l’attentat du DC10-UTA: «Affaire personnelle de AS (Abdallah Senoussi, ndlr) avec la France, et voir comment régler ce contentieux ». Il évoque une «promesse» faite en ce sens par Jacques Chirac à Kadhafi, lors de sa visite officielle de 2004. M. Takieddine obtient la «confirmation par AS» de son  «rôle de conseiller spécial auprès des autorités libyennes».

 

En réalité, le marchand d’armes apparaît tout autant comme le conseiller spécial des Français. Pour preuve, une note du 22 septembre 2005, intitulée «visite de CG», met en scène dans ses moindres détails la venue de Claude Guéant à Tripoli:

 

– «Lettre (copie) + fax à envoyer au Ministre de l’Intérieur concernant la visite de CG. (Arrivée et départ)».

 

«Livres de NS + signature à emmener avec lui pour le Leader».

 

«Cadeaux livres de valeur : histoire /  Révolution Française etc…»

 

«Le CV de NS et BH à remettre pour avis avant de les remettre au Leader».

 

Les rendez-vous prévus sont cadrés de bout en bout par le marchand d’armes : «Tête à tête avec le Leader» ; «Avec le Ministre de l’Intérieur: jusqu’où ?» ; «Dîner avec le N° 2 (patron de la Sécurité et de la Défense) et le Ministre Libyen de l’intérieur – sans l’ambassadeur ? et ZT.»

 

M. Takieddine prévoit d’aborder avec le n°2 «tous les dérivés du domaine de la sécurité, défense et surtout protection des frontières effectué par le pôle de sécurité française dirigé par SAGEM» et la question du «refit» la modernisation   des Mirages et des avions de chasse Sukhoï libyens.

 

Après la visite de Guéant, fin septembre, et celle de Nicolas Sarkozy, début octobre 2005, M. Takieddine adresse une note «à mon frère Abdallah Senoussi», traduite de l’arabe par Mediapart. C’est d’abord pour transmettre les remerciements de Nicolas Sarkozy au «Leader», pour «la chaleur de sa réception». «Le ministre souhaite vous informer que la nouvelle relation personnelle avec vous doit être basée sur une totale transparence», écrit M. Takieddine.

 

Pure coïncidence: Me Thierry Herzog, ami personnel du ministre de l’intérieur et futur avocat du président de la République, est contacté par un cabinet d’avocat libyen pour analyser les possibilités de recours d’Abdallah Senoussi dans l’affaire du DC 10 d’UTA. Lors d’une rencontre le 26 novembre 2005, Me Azza Maghur demande à Thierry Herzog de quelle façon la modification des règles de la contumace par la loi Perben 2 en 2004 pourrait modifier la donne pour les six condamnés libyens de 1999. Dont Senoussi.

 

La possibilité d’un déplacement de Me Herzog à Tripoli et sa prise en charge par le régime libyen est également évoquée dans une lettre de l’avocate Azza Maghur (ci-dessous).

Mettre le mandat d’arrêt «de côté»

Un compte-rendu «sur la situation d’Abdallah Senoussi», daté du 25 juin 2008, rappelle sa condamnation par contumace par la cour d’assises et signale que «l’objectif est de faire casser cette décision sans qu’il ait à revenir personnellement en France».

Selon cette note, «deux motifs de cassation existent: le premier est que l’arrêt de la cour d’assises n’a pas été notifié à Abdalllah Senoussi, le deuxième est que cette décision n’a pas non plus été notifiée au Parquet, ce qui est la règle lorsque l’adresse du condamné est inconnue».

 

Z.Takieddine Z.Takieddine© Mediapart La note précise que la jurisprudence permettrait de faire un recours par l’intermédiaire d’un mandataire et qu’un avocat a été saisi du dossier. Il s’agit de Me Philippe Dehapiot.

L’avocat, contacté par Mediapart, assure qu’il a été saisi de cette affaire «par une personne physique privée» dont il ne peut pas dévoiler l’identité. « La personne n’a pas donné de suite, assure l’avocat. Il y avait des possibilités juridiques pour contester la contumace. On pouvait soutenir que M. Senoussi avait été tenu dans l’ignorance de la décision qui l’avait renvoyé aux assises. L’arrêt de renvoi avait été signifié au parquet et non pas à sa personne. Cela pouvait renvoyer le dossier à l’instruction.»

 

Selon une autre «note confidentielle» de Ziad Takieddine livrant cette fois-ci le compte-rendu d’une «réunion CG», avec Claude Guéant, samedi 16 mai 2009, les soutiens de Senoussi, forts de l’analyse juridique qu’ils ont recueillie, cherchent activement les traces de notification de l’arrêt de renvoi aux assises à un parquet étranger, en se prévalant des «conclusions de Thierry Herzog».

 

La démarche, efficace et rapide, «après l’accord de CG», consiste à  «demander au procureur général de mettre le mandat d’arrêt de côté, vu l’état de santé de Senousssi, et la nécessité de se faire soigner d’urgence en France».