Archive pour la catégorie 'l’avenir du peuple.'

8 juillet, 2011

 

Le papillon passant

 

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par Kamel Daoud

Ils sont là, ensemble, dans le même pays, mais ne le savent pas : un médecin, un garde communal, un étudiant sans fin, un avocat saignant de la tête et un passant en trois dimensions. Comme on le sait, tous marchent ou ont marché ou vont encore marcher à cause des salaires ou des mensonges ou de la dictature molle nationale. Les médecins, les gardes communaux, les avocats et les étudiants et les passants. D’ailleurs, les cinq ont les mêmes soucis et visent le même endroit quand ils parlent du bonheur et du malheur à la 3ème personne du singulier. Tous vont à la Présidence, par le même chemin d’ailleurs, puisqu’il n’en existe qu’un seul et ont le même slogan. La seule différence est dans le temps : chacun y va par lui-même, pour lui-même et en l’absence des autres. Les cinq ne marchent jamais en même temps, ou presque, si on réfléchit sur le cas du passant. Un vieux marxiste aigre aurait expliqué que c’est pour cette raison qu’on réussit à les tabasser sans provoquer de changement notable, sauf dans la qualité des soupirs collectifs.

Donc la question est : que se passera-t-il lorsque le garde communal, le médecin, l’avocat, l’étudiant et le passant marcheront tous vers le même endroit, ensemble et en même temps que le temps du monde entier ? Le Pouvoir ne pourra pas les avaler tous en même temps, ne pourra pas les frapper tous en même temps, ne pourra pas les repousser car ils seront partout : pendant que le médecin guérira le blessé, l’avocat criera à tue-tête ce que l’étudiant veut dire depuis toujours, pendant que le garde communal essaye de les défendre tous.

Passant par là, le passant apportera son nombre incalculable, sa qualité de peuple entier, sa légitimité de seul électeur légal et son poids mort qui donne la vie à la révolution. Que pourra alors le Pouvoir même caché derrière les policiers ? Rien. Ou presque rien. Il peut vaincre tout le monde, un par un, mais jamais tous en même temps que le temps. Il faut seulement de la concordance, de la coïncidence à défaut pour chasser Moubarak et ses frères.

Il y a dans le peuple de quoi sauver le peuple. Il faut seulement le lien, la corde, la capacité ancestrale d’être un seul homme sans se sentir seul justement. C’est ce que répètent les chansons, les éclairés, les analystes et la logique. D’ailleurs, c’est ce que dit le manuel des agitateurs : « Mettez la révolution dans la rue et attendez ». Oui mais si la rue est bloquée par un cordon de flics ? Cela ne fait rien, dit encore le manuel : le proverbe est symbolique et il veut dire que la rue existe toujours. Il suffit de la remplir et elle vous emporte. Ce qu’il faut, c’est que le temps soit partagé équitablement comme une cause. Pas comme un effet.

Ce qu’il faut aussi, c’est convaincre le passant qu’il ne fait pas que passer. Il faut lui dire qu’il est comme le papillon du Japon qui provoque des orages en Afrique du Sud : quand le passant baisse la tête, le médecin se fera frapper et l’avocat se fera tabasser. L’échine du passant est l’avenir du peuple.