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15 mai, 2011

 

On ne naît pas dictateur, on le devient.

 

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Il paraît que le temps est par excellence l’éternel ennemi de l’homme. Il est une espèce de parasite qui se nourrit de sa vie et de celle de tout ce qu’il touche. C’est le temps qui nous affaiblit et nous dégrade, c’est lui aussi qui nous vieillit et nous tue. Cependant, le temps n’est pas seulement que cela ; comme tous les phénomènes de la vie, le temps se présente telle une arme à double tranchant. S’il tue, il est capable en revanche de donner la vie, il permet au bébé de grandir et de se fortifier, aux plantes de pousser et de fructifier. Bien géré, le temps est un protecteur de l’homme et son ami fidèle, mal géré, il se transforme en un véritable cyclone dévastateur. Phénomène extrêmement complexe ; considéré sur le plan duratif, il devient un élément tantôt bénéfique, tantôt maléfique à l’homme. Aussi, exposé à sa merci, un corps malade est-il susceptible soit de se dégrader, soit de se fortifier, en se laissant prendre par la durée s’il réagit négativement, ou s’en dégageant s’il réagit positivement. Si le temps est par exemple bénéfique à l’étudiant chercheur, en ce sens qu’il lui permet d’accumuler le savoir au fur et à mesure du déroulement de sa durée, il peut souvent jouer un rôle tout à fait opposé dans la situation de quelqu’un qui, victime d’une maladie incurable, souffre de plus en plus, et ce au fur et à mesure de ce même déroulement. Si le temps s’accommode souvent de la ponctualité et de la précision (un voyageur risque de rater son train ou son avion s’il ne s’est pas présenté à temps à l’heure de l’embarquement), il devient plus tolérant dans d’autres circonstances. C’est bien le cas du temps qui est imparti au politicien.

En effet, le temps est pour le politicien un adjuvent d’une rare importance. Plus sa durée est considérable, plus elle lui donne la possibilité de fortifier son assise. Cela peut se démontrer avec évidence dans le cas des chefs d’États arabes dont le pouvoir se voit balloter par les vents des indépendances qui soufflent depuis quelques mois sur le monde arabe. En ne considérant que les têtes qui sont tombées ou qui sont en train de tomber, on cite en l’occurrence Ben Ali, Moubarak, Abdellah Salah et Kadhafi qui ont gouverné respectivement de vingt, trente jusqu’à quarante ans, on est en mesure de démontrer que si ces quatre chefs d’État sont devenus des potentats caractérisés, c’est probablement grâce à cette longue durée au cours de laquelle ils ont exercé le pouvoir. Tout donne à penser qu’au début de leurs mandats, ces présidents devaient être comme tous les autres, des chefs qui donnent l’impression d’être mus par des sentiments nobles qui les poussent à se mettre à la disposition de leurs peuples respectifs. Frais émoulus, ces chefs encore novices, et donc manquant encore d’expérience, ne sachant ce que peuvent leur celer les différentes institutions de l’État dont ils ignorent encore le fonctionnement, n’avaient donc qu’une seule solution : être plus ou moins au service de la nation. Au début de l’exercice de sa fonction, un chef d’État est obligé d’être relativement correct. « Nul n’est juste volontairement » ; Platon l’aura déjà souligné. C’est comme s’il était introduit dans un tunnel dont il ne connaît ni les aspérités, ni les ornières, guidé à peine de son flair dont il n’est jamais sûr. Mais plus il avance dans cette obscurité inhospitalière, plus il s’aguerrit et maîtrise cet espace auquel il finit par s’adapter et qu’il adaptera à ses multiples exigences. Forcé donc d’être juste au début de son périple politique en raison de son incapacité d’être injuste, victime de son ignorance ou de son inexpérience, il est loin d’être le dictateur auquel le temps le mène fatalement. Il faut dire que plus le temps passe, plus il subit une lente et imperceptible métamorphose qui le fait basculer progressivement de la positivité à la négativité. Cette métamorphose, le chef d’État n’en est peut-être pas responsable. Le peuple est généralement l’agent principal dans son propre asservissement. Par sa soumission volontaire, son ignorance et l’image excessivement grossie et embellie qu’il se fait de son chef, il accepte de se rapetisser comme une peau de chagrin et par voie de conséquence de gonfler outre mesure l’image de celui qu’il commence à considérer volontairement comme son dieu. Quand un chef d’État se voit de la sorte courtisé, son amour-propre aidant, il finit par succomber à la tentation. Pourquoi pas ? Puisqu’on le veut. Et parce que son peuple se sent grisé par cette lévitation qu’il a lui-même entretenue et dont il ne mesure pas la conséquence, il pousse son chef à adopter une nouvelle attitude qui sied à son nouveau statut. Celui-ci se plaît ainsi dans cette vertigineuse ascension spirituelle à tel point qu’ayant atteint une certaine altitude, il finit par considérer son peuple comme de simples punaises ou des « sauterelles », pour emprunter le mot que Kadhafi emploie pour qualifier son peuple. Grâce ou à cause du temps qui s’écoule, ces chefs d’État finissent par déclarer leur divorce d’avec leurs peuples. Les relations ne sont plus les mêmes qu’elles étaient à leurs débuts. Alors qu’à ce moment gouvernant et gouvernés étaient quasiment sur un pied d’égalité, passé un certain temps où le chef s’est installé dans sa tour d’ivoire après en avoir affermi les fondations et pris suffisamment connaissance de ses mécanismes, il ne se considère plus comme un responsable politique qui a envers son peuple desdevoirs à honorer, mais comme une entité inatteignable qui peut tout au plus distribuer des sentiments ou des appréciations en fonction du degré de servilité de chacun. Le peuple qui s’est vautré dans la passivité, qui, à son tour, a subi la même métamorphose que son chef sans rien faire pour y parer, prend l’habitude à cette servitude disons volontaire pour abandonner ses droits, se contentant de quelques charités ou quelques dons que son chef daigne bien lui distribuer. De la sorte, le temps aidant, le chef d’Etat passe facilement d’un camp à l’autre. Il n’est donc pas né dictateur, il l’est devenu, ou plus exactement, c’est le peuple, par son ignorance et sa passivité, par ses éternelles prosternations qui l’a mis dans cette posture dictatoriale, lui accordant volontairement toutes ses propres qualités, ne gardant pour lui que des défauts. Voilà pourquoi il serait injuste qu’un peuple accuse son chef de dictature ; et s’il y a quelqu’un qu’il faut à tout prix incriminer, cela ne doit être que son ignorance et son abrutissement.

À la lumière de cette lecture, il nous est aisé de comprendre l’entêtement de ces potentats qui, malgré les instantes demandes que les peuples ne finissent pas de leur adresser, restent sourds et imperméables à tout contact, considérant que ces demandes doivent être précédées d’une demande. Autrement dit, comme si un chef d’État demandait à son peuple de lui adresser une demande pour avoir l’autorisation de faire une demande, sans quoi, ce qui est souvent le cas, toute demande orpheline serait considérée comme nulle et non avenue. Pour un dictateur, comme il est d’ailleurs le cas pour un Abdellah Salah ou un Kadhafi, le peuple ne doit pas avoir de sensibilités, il n’est admis que comme des être-là, une espèce de plus-value, pour exécuter les ordres qui leur sont transmis. Dans le cas contraire, la machine punitive qui n’a pas de limites se met en branle, punissant ceux qui ont l’audace de dépasser leurs limites en essayant de s’adresser au chef, ou encore, ce qui est plus stratégique et plus important, dissuadant toute velléité inconvenante.

Dans les pays arabes, les peuples ont cultivé l’art de la soumission et de la servitude volontaire, au point de se faire plus vils qu’on le leur demandait. L’excès de zèle, le dévouement dans la bassesse, et bien d’autres qualités de mauvais relent, voilà ce qui caractérisait ces peuples arabes, et cela n’est pas surprenant, du fait que les chefs d’État étaient placés dans des conditions sociopolitiques telles qu’ils ne pouvaient pas ne pas être des dictateurs. Dans cette phase critique des Arabes, un chef d’État est dictateur ou n’est pas chef d’État, il n’a pas le choix. Quand Ben Ali a accédé au pouvoir, il devait se demander : « Pourquoi Moubarak ou Abdellah Salah ou Kadhafi sont-ils si puissants et pas moi ? Qu’est-ce qu’ils ont de plus que moi ? Sont-ils plus présidents que je ne le suis ? » Et le voilà galopant le cheval de la dictature pour être, sinon le meilleur des dictateurs, du moins leur égal. Ainsi devaient aller les choses ; Et le dictateur ne peut plus, après deux, trois ou quatre décennies se permettre d’imaginer qu’un jour puisse venir une quelconque créature, de quelque nature qu’elle soit, qui puisse remettre en question son pouvoir et son autoritarisme.

Et pourtant, un jour, pas comme les autres, fatal pour l’un ou l’autre potentat, va malheureusement poindre avec un nouvel air, celui des indépendances ; Un jour imprévisible qu’aucun signe précurseur n’avait annoncé, où d’autres vérités jusqu’alors tapies dans le tréfonds de l’inconscient collectif connaîtront le jour pour sonner le glas de la dictature arabe. Surprise, choc, folie, stupéfaction, ahurissement et tout le bataclan. Comment a-t-on osé ? La dictature dans les pays arabes, vieille d’une cinquantaine d’années, jusqu’à l’ennoblissement, comme essoufflée, s’écroule de tout son poids dans les places publiques. C’est un véritable chaos. Et ces dictateurs qui naguère étaient juchés là-haut sur des fauteuils confortables sont aimantés vers le bas, vers le sol, vers la déchéance, vers la crasse et la puanteur, ce qui va leur permettre de voir le visage du petit peuple, un visage meurtri, non par la faim ou par le manque, non par la maladie ou par l’usure naturelle, mais par le mépris et l’injustice. Quelle ironie du sort quand on se rappelle Kadhafi avec son air hautain, comme s’il débarquait d’une autre planète, s’adressant à des instances internationales pour leur exposer des idées qui ne peuvent végéter que dans un esprit taré ? Lui et ses compères, ils vont rivaliser en bassesse, offrant à qui mieux mieux à leur peuple des concessions ; acceptant des compromissions auxquelles il leur était impossible de penser quelques semaines auparavant. Que ne concéderont-ils pas pour garder ce cher pouvoir dont ils ne permettraient pas d’être sevrés ? Que ne prostitueraient-ils pas s’y maintenir ? Dans quelle puanteur n’accepteraient-ils pas de tremper si le peuple leur permettait, ne serait-ce que pour un laps, de caresser encore le sceptre du pouvoir ? Dans quel gouffre d’ignominie ne seraient-ils pas prêts de plonger pourvu qu’on continue à les appeler « excellence » ? Dans le cas contraire, quelle folie ne commettraient-ils pas pour sauvegarder ces acquis somme toute indus et immérités ? Quelle tuerie ne commettraient-ils pas ? Quel carnage massif, quelle destruction, quel incendie, quelle terre brûlée, quel contrat avec le diable, quel pandémonium, quel cataclysme ne déclencheraient-ils pas s’ils ont réalisé que les dés sont jetés et que plus jamais un jeudi ne précédera un mercredi ?

Quand les peuples arabes, comme par un véritable enchantement, ont recouvré leur esprit, ils n’avaient plus qu’à exiger de ces dictateurs les qualités qu’ils avaient comme volontairement investies en eux : tels la puissance, la force, le courage, la douceur, la générosité, la persévérance, l’acharnement. Privé de toutes ces qualités qui reviennent de droit à leur propriétaire qui est le peuple, le dictateur déchu et dépossédé subit une seconde métamorphose qui le remet dans son état d’antan, un être misérable qui aura vieilli et qui ne gardera de ses années de prestige que des remords inutiles : La Béotie aura raison de conseiller au peuple se résoudre à ne plus servir s’il a envie d’être libre. Et si donc un peuple a fait d’un homme un dictateur, il a toute latitude de faire d’un dictateur un homme.

Bouchta ESSETTE