Dites, Messieurs, combien de temps allez-vous encore interdire aux Algériens de manifester

Dites, Messieurs, combien de temps allez-vous encore interdire aux Algériens de manifester ?

 Ce n’est plus une décision, mais un diktat. Le ministre algérien de l’Intérieur a remis une louche aujourd’hui sur l’interdiction de manifester dans les rues d’Alger. Dans un entretien accordé à notre confrère Liberté, M. Dahou Ould Kablia réaffirme la mesure prononcée par les autorités algériennes en juin 2001, (dix années déjà !), de ne pas tolérer manifestations et marches populaires dans la capitale.


Alors que les Tunisiens ont arraché leur droit légitime à vivre dans un état libre et démocratique, alors que les Egyptiens manifestent dans les rues en dépit du couvre-feu imposé par le régime de Moubarak, le gouvernement algérien continue de faire fi du droit, pourtant garanti par la Constitution, des citoyens de sortir pour manifester publiquement dans les rues de leur capitale.C’est que cette interdiction est intolérable et injustifiée autant sur le fond que sur la forme. Que dit le ministère de l’Intérieur pour justifier cet oukase ? Rien de nouveau en vérité si ce n’est mettre en avant l’argument sécuritaire. Les marches populaires à Alger sont, explique le ministre de l’Intérieur, interdites en raison de l’état d’urgence qui prévaut dans le pays depuis 1992. Elles sont aussi interdites parce qu’elles induisent un risque terroriste.

D’abord l’Etat d’urgence. Celui-ci a été instauré en 1992 pour faire face à l’insurrection islamiste. Si à l’époque cette mesure se justifiait dans la mesure où l’Etat algérien faisait face à une rébellion armée, ce n’est plus le cas en 2011. A en croire le discours officiel, la paix et la sécurité sont revenues en Algérie grâce à la politique de concorde et de réconciliation nationale du président Bouteflika.

On ne peut pas, on ne peut plus, d’un côté pérorer que la paix est revenue dans les chaumières d’Algérie et de l’autre refuser que l’état d’urgence soit levé. Qui, hormis les officiels algériens, peut encore aujourd’hui défendre cette mesure d’exception ? Parce que c’en est une.

Ensuite le risque sécuritaire. La belle excuse, celle-là ! L’argument imparable ! La parade qui fait mouche! Si dans l’absolu le risque sécuritaire existe à Alger, autant qu’à Tizi Ouzou, Tébessa, Médéa ou Tamanrasset, il ne peut servir de justification pour interdire les marches dans la capitale. A preuve, depuis les attentats kamikazes de 2007, celle-ci est pratiquement sécurisée.

Et les statistiques sont difficilement contestables : depuis décembre 2007, Alger n’a pas enregistré un seul, mais pas un seul, attentat majeur.

Le quadrillage de la ville, la multiplication des barrages policiers, la surveillance et le renseignement accrus, le renforcement des moyens accordés aux services de sécurité font que les autorités peuvent aujourd’hui se prémunir des risques d’attentats majeurs.

Certes ce risque est toujours présent, mais celui-ci est, disons-le et nous ne sommes pas les seuls à le dire, maitrisé. C’est sur cet éventuel risque, ce probable risque, terroriste que repose l’argumentaire du gouvernement pour maintenir l’état d’urgence, et partant, d’interdire les marches à Alger.

Oui, mais ce gouvernement est pris à défaut par son propre argumentaire. Sinon comment expliquer, pour ne citer que cet exemple, que des centaines de milliers d’Algériens aient défilé, en novembre 2009, dans les rues de la capitale au lendemain du retour de l’équipe nationale de football après sa victoire contre l’Egypte sans que cette manifestation de joie spontanée n’ait enregistrée le moindre attentat terroriste ? Oui, comment diable l’expliquer ?

A dire vrai, le maintien de l’Etat d’urgence et l’interdiction des marches à Alger, sous couvert de risque sécuritaire, vise tout simplement à empêcher les Algériens de s’exprimer librement. Ils visent autant l’un que l’autre à museler l’opinion publique, à restreindre le champ de contestation, à étouffer les libertés des citoyens algériens.

L’interdiction des marches aussi bien que le maintien du monopole de l’Etat sur l’audiovisuel, sur la publicité, ont pour seul objectif de priver l’opposition, les syndicats autonomes, les associations qui ne gravitent pas dans le giron du pouvoir, les médias qui ne lapent dans la soupe de l’Etat, d’espaces d’expressions libres.

C’est une logique imparable du système politique bâti par le président Bouteflika depuis son accession au pouvoir en 1999 : confisquer le pouvoir et la parole pour les mettre au service d’un homme, de son programme, de ses courtisans, de ses alliés, des palefreniers…

Alors pour combien de temps ? Combien de temps le ministre de l’Intérieur, le gouvernement, ou ce qui en reste, pourraient-ils encore justifier leur mainmise sur tous les espaces d’expression ?

Farid Alilat

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